Les archives encore ! |
Maître Benbraham, avocate et porte-parole d’association, invitée du Centre de presse d’El Moudjahid
“La bataille engagée par l’Algérie pour la récupération des archives nationales est vitale”
Par : Tahar Mohamed AL ANOUAR Le : lundi 24 décembre 2007 Fruit d’un travail de recherche approfondi, le rôle des archives dans l’histoire d’une nation avec de larges références sur la cas spécifique de l’Algérie, qui a servi comme thème d’une conférence assurée par Maître Benbraham Fatma-Zohra, porte-parole de l’instance pour la décolonisation de l’histoire algéro-française et avocate, a valu par la richesse de ce qui a été exposé. Des archives éparpillées à travers le monde Nos archives sont éparpillées à travers un certain nombre de pays, la France bien sûr, les Etats-Unis, la Turquie, la Grande-Bretagne, la Syrie, la Norvège et de façon générale les pays nordiques, etc. Aux Etats-Unis, il s’agit d’originaux, relève l’oratrice. Elles concernent les relations diplomatiques durant la période ottomane, la période coloniale et notamment les relations avec l’Emir Abdelkader. En Grande-Bretagne, il y a un grand nombre de traités. Mais les archives les plus importantes se situent en Turquie et en France. Le blocus français en matière d’archives Le refus opposé par la France pour la remise des archives est interprété par l’oratrice comme une volonté de l’administration française de ne pas permettre aux Algériens d’accéder à leur passé. Certains documents peuvent seulement être remis si on fait la preuve de son état de chercheur et si un document authentifie cet état là.
Maître Benbraham relève qu’une certaine évolution a été perçue en 1979 à travers deux textes de lois qui classent les archives, notamment de l’état civil transféré d’Algérie et définissent le temps imparti pour qu’elles soient versées dans le domaine public : 100 ans normalement. Cette rétention provoque d’énormes problèmes puisque des Algériens disparus depuis longtemps et notamment durant la période coloniale ne sont pas inscrits à l’état civil alors qu’ils sont décédés. Qui peut savoir combien de personnes ont été assassinées lors des manifestations historiques du 8 mai 1945. Les chiffres varient d’une source à l’autre. Attendre 100 ans pour accéder à ces archives, c’est la règle introduite par l’administration française. Une loi française de 1979 pour compartimenter le secteur des archives La loi de 1979 qui évoque le problème de l’état civil, relève aussi ce qui concerne les archives publiques. Dans ces archives, sont consignés des dossiers médicaux, qui ne peuvent être rendus publics qu’à partir de 150 ans à compter de la date de naissance de la personne intéressée. Une plume de notaire suffisait pour déposséder de leurs biens les Algériens Maître Benbraham relève qu’il a suffi de la plume d’un notaire pour que des personnes perdent tous leurs biens. L’absence d’archives au niveau de l’état civil fait que très peu de gens connaissent leurs origines. C’est ce que voulait la France, note l’oratrice, pour couper les liens entre les Algériens d’aujourd’hui et ceux d’hier.
Concernant les documents mettant en cause la vie privée, il faut 60 ans pour pouvoir accéder au dossier, concernant la situation des harkis, la loi française rend impossible tout résidant en France d’évoquer cette condition… l’amnistie est passée par là. Les accords d’Evian n’ont pas livré leurs secrets Maître Benbraham soulève le cas des accords d’Evian qui n’ont pas livré tous leurs secrets, dit-elle. Il y a des documents classés archives. Concernant l’ancien président du GPRA, le regretté Ferhat Abbas, il existe, archivé, un dossier concernant cette personnalité de 1947 à 1950 élaboré par les renseignements généraux français, ce sont des archives qui demeurent inaccessibles. Il y a aussi un dossier dit «Algérie libre» détenu par les services français où l’on retrouve pétitions, lettres adressées au président de la République française. C’est un dossier énorme, relève l’oratrice. Un autre dossier, listé par maître Benbraham est celui des recours en grâce où l’on retrouve notes et autres correspondances, les oppositions des milieux ultras à des remises de peines ou des grâces concernant les révolutionnaires algériens. Les dossiers des voyages de présidents français en Algérie sont aussi sujets au blocus et archivés. Il y a aussi les dossiers dits de l’Elysée où on retrouve tous les dossiers transversaux entre autres ceux concernant l’Algérie. Les archives du ministère français des Affaires étrangères sont aussi cités, qui contiennent en partie la liste de tous les parlementaires algériens de 1959 à 1962, leur itinéraire et leurs activités. Il y a aussi un dossier concernant les messages des différents Chefs d’Etat à propos de l’Algérie qui tend à accréditer l’idée qu’il y avait une importante concertation entre le gouvernement français et les autres pays. Il serait intéressant de savoir quels sont ces Etats, la nature des échanges et des messages, les correspondances… Le dossier négociations et accords sur les hydrocarbures a été évoqué par l’oratrice où est située la période 1969-1971. Il s’agit de documents importants relève l’oratrice, maître Benbraham cite aussi les documents sonore et filmés de De Gaulle lors de sa visite en Algérie également archivés et inaccessibles pour les Algériens. D’autres dossiers concernant l’Etat de l’Algérie après l’indépendance, le Plan de Constantine, non accessible également. Autre dossier, autre interrogation, celui concernant la commission de sauvegarde et des droits individuels qui a enquêté sur les disparitions, les responsabilités des services français dans le cas de ces disparitions, le rapport sur le fonctionnement de la commission, c’est un dossier archivé, non accessible évidemment. L’importance du traité de Rome Le traité de Rome considère il faut le rappeler la colonisation comme un crime contre l’humanité et la torture comme un crime contre la personne, d’où l’intérêt de l’administration française de verrouiller les archives faisant référence à sa présence en Algérie. Cela rend imprescriptible le crime contre l’humanité. Les dossiers ne seront jamais accessibles si l’on ne fait rien pour que cela change, note l’oratrice. Maître Benbraham a évoqué l’existence d’autres dossiers archivés comme la recherche de pétrole en Algérie entre 1954 et 1960, celui de l’éducation nationale, de l’université, un rapport sur l’école algérienne reste confidentiel, le personnel des bibliothèques et leur affectation spéciale durant la lutte de Libération nationale, des documents sur la fac de lettres d’Alger entre 1956 et 1962. D’autres dossiers concernent la presse algérienne de 1944 à 1962 pour qui il fallait une procédure spéciale pour pouvoir paraître. L’oratrice évoque aussi d’autres dossiers directement liés aux services français de la documentation extérieure et du contre-espionnage. Des dossiers sur les imprimeries, les services juridiques, les relations avec le ministère des Affaires algériennes, s’y ajoutent, celui de la radio aussi, l’audiovisuel, le ministère de l’Intérieur, la Justice, les témoignages oraux. Tous ces documents et dossiers sont inaccessibles. Une bataille importante L’oratrice en conclut que notre bataille pour le recouvrement de nos archives reste une bataille importante. Elle rappelle la bataille livrée et gagnée sur le nucléaire durant la colonisation où il y a une levée du secret défense. Bien que partielle, Me Benbraham a relevé la remise aux autorités algériennes par l’administration française du plan d’implantation des mines antipersonnel, bataille engagée et gagnée, bien que la décision française a mis du temps à se dessiner. 11 millions de mines ont été disséminées par l’armée coloniale. Entre-temps, 8 millions ont été déterrées par les services spécialisés algériens. Mais la liste des victimes reste très longue 40.000 Algériens y ont perdu la vie et 80.000 sont handicapés selon un recensement de 1974. Qui va indemniser ces victimes ? relève l’oratrice qui affirme que c’est un nouveau front ouvert dans le contentieux algéro-français. Maître Benbraham évoque dans le débat suite à des questions, les archives nationales qui demeurent inexploitables en partie en dépit de la bonne volonté du responsables, ce qui oblige les chercheurs d’aller jusqu’en France et attendre un mois une convocation pour se voir confier, dans le meilleur des cas et avec parcimonie, quelques documents sur l’histoire de notre pays. Entre colonisation et réconciliation Sur une question concernant la colonisation et la réconciliation, l’oratrice note que la colonisation reste un crime aujourd’hui reconnu comme imprescriptible par les traités internationaux, tandis que la réconciliation demeure un instrument juridique pour régler les différends nationaux et avec l’extérieur. Cela dit à propos d’une question posée sur les harkis, pour maître Benbraham un harki reste un harki. Il a choisi son camp. C’est un criminel qui a servi aux côtés de l’ennemi. C’est un choix qui doit être assumé. Le dossier verrouillé de la torture L’oratrice en évoquant le dossier de la torture note que les Français répugnaient à en parler jusqu’à ces dix dernières années, elle s’interroge suite à une question sur ce qui a pu se passer dans l’Algérie indépendante pour que des Algériens tuent d’autres Algériens. C’est un cycle historique où la pensée coloniale qui viole l’esprit de nos enfants est en cause. Sinon, comment expliquer cette violence. A propos d’archives directement exploitables. La villa Susini, une archive à ciel ouvert Maître Benbraham cite à la suite d’une question en ce sens, les archives à ciel ouvert, celles constituées par la villa Susini par exemple, haut lieu de torture utilisé par l’armée coloniale. A-t-on fait, dit-elle, l’inventaire de tous les lieux de torture qui existent dans le pays ouverts par l’armée coloniale durant l’occupation de notre pays. Sur le Plan de Constantine, là aussi suite à une question, l’oratrice note qu’il existe à ce sujet, des documents sonores et dans lesquels on peut y retrouver des scènes compromettantes pour certains, notamment cette réplique d’un bachagha qui suggérait à De Gaulle, en visite à Constantine, de ne pas construire de logements pour les Arabes, mais qu’il fallait donner des armes… pour les tuer.
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