Qu'il est long le chemin... |
Monsieur Lledo est devenu un Pieds-Noirs comme les autres.
Curieusement, il développe aujourd'hui, des arguments que nous tous aurions pu écrire. Nous les avons écrits d'ailleurs, et souvent hurlés pour qu'ils puissent émerger du brouillage permanent des spécialistes de la désinformation. Il y a quelques années, ce réalisateur a contribué à notre disgrâce en présentant au public, entre autres, " Un rêve algérien ". Ce reportage décrivait le retour d'Henri Alleg en Algérie, où même si déja, on sentait poindre la désillusion de la réalité post coloniale, s'accumulait réflexions et témoignages à charge sur notre communauté confortablement installée dans un régime décrit comme proche de l'apartheid. Changement de ton, qui prouve que selon le coté de la barrière où l'on se trouve, la vision manichéenne fait place à une description de la réalité bien plus nuancée que les canons d'une morale imposée, que les " Voix de leurs Maîtres "avaient gravés dans le marbre. Jean-Pierre Lledo privé de terre promise, redescend du Sinaï et pulvérise les tables de la loi au grand désappointement des gardiens d'une histoire tronquée. Sa lettre est admirable de précision et de vérité. Certains diront qu'elle arrive 46 ans trop tard. mais mieux vaut tard que jamais. Un nouveau regard est donc possible, même si les inerties mentales s'arc-bouteront sur leurs certitudes pour refuser ce qui pourrait les mettre mal à l'aise en renversant leurs assises confortable mais factices. Son film est formidable d'après les commentaires. Sa préparation a permis à l'auteur de découvrir des vérités qu'il ne voulait pas entendre avant, c'est sans doute une des premières utilités de son film. Il n'est pas certain cependant, que le site de la LDH de Toulon où monsieur Brahim Senouci a table ouverte, n'insère dans ses colonnes la mise au point de JP Lledo. Que voulez vous, " surdité et cécité dogmatique " sont les choses le mieux partagées dans l'espace réservé des droits de l'homme. |
| Réponse ouverte de l’auteur du film Jean-Pierre Lledo, à lettre fermée de Brahim Senouci.
Paris, le 10 Avril 08
« Algérie, histoires à ne pas dire »
Une longue tournée de présentation du film dans le Sud de la France m’a empêché de te répondre plus tôt. Désolé. « Diatribe d’Aziz, contre l’Algérie, l’indépendance, le 5 Juillet » ? Aziz dit autre chose ! « Qu’ils se la gardent leur indépendance, leur 5 juillet, etc… ». Il ne s’en prend donc pas à l’indépendance, mais à « leur » indépendance, celle des tenants du système. Nierais-tu qu’il y a autant d’indépendances que de statuts sociaux, l’écart entre les petits revenus et les grandes richesses étant sans doute aujourd’hui encore plus grand qu’avant 62 ? Et Aziz qui a perdu 23 hommes de sa famille, n’a-t-il pas une certaine légitimité à le crier ? Les Algériens musulmans lorsqu’ils rejettent les islamistes, ne disent-ils pas aujourd’hui : « On ne veut pas de leur Islam » ? « D’un revers de caméra (j’aurais) rayé tous les Algériens qui ne savent pas chanter en espagnol, ou danser le boléro » !!! Tu n’as donc pas vu dans la 1ère partie (Skikda) la famille des Mouats et celle des Khazri ? Dans la 2ème partie algéroise, Katiba et Louiza Ighilahriz la maquisarde, le jeune de Bab el Oued, un des personnages le plus évoqué dans les débats ? Dans la 3ème partie, tous ces vieux qui forment le socle constantinois, à commencer par le musicien Cheïkh Darsouni, qui évoquant un mariage juif à M’sila nous dit ce que fut son étonnement en arrivant dans cette famille : « c’étaient des Juifs ou des Arabes ?! ». Ou alors tous ces jeunes qui n’ont jamais connu de Juifs, puisque nés après 62, mais qui ne jurent que par Raymond ? Est-ce donc moi ou toi qui d’un coup de stylo, te permets de rayer 3 parties d’un film qui en a 4 ? ! « Quasi absence de référence à la colonisation ». T’es-tu aperçu que mon film n’était que l’histoire de 4 individus, et non un film d’historien sur la colonisation ? Et qu’au travers de ces 4 histoires, chaque spectateur, peut s’il n’est pas de mauvaise foi, reconstituer un tableau complexe d’une époque qui ne peut assurément pas se résumer, pas plus à ses « aspects négatifs » qu’aux « positifs ». La directrice de Bab el Oued ne voulait pas d’Arabes dans son école, mais l’instit Mme Dahan a quand même inscrit Katiba ! (et si tu n’avais pas boycotté ce débat, tu aurais pu voir ce visage basané de juive algéroise dire son bonheur que Katiba ait gardé la mémoire de sa mère… Et elle l’a aussitôt contactée !) Cette cécité et surdité, qui t’empêchent de voir et d’entendre ce que le film montre et dit vraiment, et te font écrire ce que toi tu en as retenu, prennent racine à mon avis dans ton incapacité à concevoir qu’un système inégalitaire, même de type colonial, donc fondé sur le racisme, n’empêche ni les contestations, ni les solidarités, ni les membres de chaque communauté à pratiquer des relations de bon voisinage - voire plus - fondées sur la stricte égalité. Ni mon film « Un Rêve algérien », ni celui-là, ne t’ont donc fait comprendre que les femmes, les hommes et les enfants ne sont pas des robots formatés par « la règle d’airain » des systèmes, et qu’ils peuvent transgresser les barrières communautaires, même les plus hautes, celles de la religion ? Serais-tu le dernier adepte de cet affligeant déterminisme, qui au vécu des simples gens, n’a à opposer… que des chiffres ? Pour te guérir de cela, je te conseillerai juste d’interroger par ex. la maquisarde du film, Louisa Ighilahriz. Elle t’expliquera que dans l’immeuble de la Casbah que possédait son père, sa famille et les locataires, Juifs et Pieds-noirs formaient une grande famille ! N’es-tu pas en fait tout simplement victime de la tournure d’esprit de tous les propagandistes – y compris ceux des « bonnes causes » - qui ne peuvent percevoir la réalité qu’au travers des simplifications, des caricatures et des généralisations ? Tu ne peux imaginer un Pied Noir ou un Juif, que riche, impoli, malveillant, raciste, etc… Et naturellement en face, l’Arabe, pauvre, vertueux, tolérant, sera donc légitimé par avance quoi qu’il fasse et dise : il ne sera jamais qu’en train de se libérer. Sartre en son temps était plus direct. Quand un Arabe tue un Pied Noir, disait-il en substance, il fait d’une pierre deux coups : un oppresseur disparaît et se libère un opprimé. (Préface aux « Damnés de la Terre » - Fanon). Consternant. Mais venons-en à tes autres reproches principaux. Je n’aurais évoqué que les exactions de l’ALN ? C’est faux ! Par exemple, le 1er épisode de Skikda commence, avec Aziz et ses cousins, par la description détaillée de la répression parachutiste.
Dans la 2ème partie, Katiba nous mène dans la Casbah à la Rue de Thèbes, là où des bombes des services secrets français ont causé la mort à plus de 70 personnes. De plus, il est assez malhonnête de me reprocher d’avoir « fait silence sur la terrible répression », de 55, de la guerre, de 45, ou de la conquête, alors que tel n’est pas le sujet du film ! Ton refus de prendre en compte le film tel qu’il est et pour ce qu’il est, te permet donc de m’intenter une série de Procès - atteintes aux « constantes nationales » comme on dit chez nous - qui en des temps pas si reculés auraient mené à une mort certaine. Tu ne peux t’empêcher d’identifier le courant nationaliste à l’ensemble des Musulmans, et ceux-ci à l’Algérie, comme d’identifier les Juifs et les Chrétiens au système colonial. Normal, puisque selon toi, ils bénéficiaient « de privilèges exorbitants » ! Tu attribues à l’OAS la responsabilité de l’épuration ethnique, et pour le prouver tu lui prêtes la paternité du fameux slogan « La valise ou le cercueil ». (Tu ignores sans doute qu’il fut celui du premier parti nationaliste, le PPA, dès les années 40 !). Cette pensée ethnique, que l’on pourrait ainsi résumer : « l’Algérie a été arabo-musulmane, avant la colonisation, elle doit le redevenir après », a, comme tu ne devrais pas l’ignorer, a trouvé sa pleine expression juridique avec le Code de la Nationalité, adopté dès que le nouvel Etat s’est constitué, c'est-à-dire à une époque où il n’y a plus d’OAS, et quasiment plus de non-musulmans en Algérie. Et que dit ce Code ? Pour être Algérien (automatiquement), faut être musulman ! Jusqu’à ce jour d’ailleurs, porter un patronyme non arabe ne fait si peu « algérien », que toi-même ressens le besoin de sur-souligner (des fois que…) : « Tous les Algériens, et l’Algérien que tu es… », ! Est-ce à dire que le nationalisme porte, seul, la responsabilité de ce gâchis humain qu’ont été la colonisation puis la décolonisation ? Ne me fais pas dire ce que je ne dis jamais ! Avec « Un Rêve algérien », j’ai déjà mis en valeur la responsabilité coloniale. Et si je fais un jour un film dans la nébuleuse OAS, j’essaierais de découvrir aussi leur part de responsabilité. Mais Brahim, là, je faisais un film, en Algérie, au milieu de la seule communauté musulmane, au cas où ta malvoyance idéologique t’aurait empêché de le remarquer… Ignorerais-tu que le travail artistique est fondé sur la métonymie ? Tu trouves « contestable, voire haïssable » le rapport entre le nationalisme et l’islamisme. Tu n’es pas le seul, je le reconnais. Et pourtant toi qui a fui l’islamisme, tu sais parfaitement que les « terroristes », comme on les appelle aujourd’hui en Algérie, ne sont pas venus du ciel ! Ils se réclament eux aussi du Djihad et ils vont au combat avec le même appel « Fi Sabil Illah » (« Pour la Cause de Dieu »). 19 femmes et hommes du culte chrétien ces dernières années, mais hier, combien de Juifs et de Chrétiens ont-ils été assassinés comme tels ? Les uns et les autres n’ont-ils pas recouru aux mêmes exercices pratiques : viols, égorgements, éventrations, émasculations, étêtements, bombes au milieu des civils, massacres de familles… ? N’ont-ils pas eu la même prétention à détenir la Vérité, et à vouloir l’imposer par le glaive ? N’ont-ils pas été totalitaires, dans l’action et dans la pensée ? La différence, la pensée autre, n’ont-elles pas été passibles que d’un seul traitement : l’interdit et l’élimination physique ? N’ont-ils pas les mêmes ennemis : l’Occident, la France, et leurs habitants, les démocrates, les féministes, les socialistes et les communistes, les intellectuels et les libres penseurs, les francophones et les berbérophones, tout cela mis dans le même sac de « Hizb frança » (« parti de la France »). Et bien que la liste soit déjà longue, ajoutons aussi les laïcs, appelés « laïco-assimilationnistes » par le chef du gouvernement du début des années 90, Bélaïd Abdeslem, vocable inventé pour amalgamer à des anti-indépendantistes les anti-islamistes que toi et moi sommes, à une époque où une telle stigmatisation appelait le meurtre. Au fait, sais-tu que cet homme fort du pouvoir de l’époque de Boumedienne, fut aussi ce dirigeant du FLN qui durant la guerre imposa aux étudiants algériens d’ajouter le « M » de « musulman », au sigle de leur organisation (UGEMA) ? Est-ce à dire pour autant que pour moi, nationalisme = islamisme, ou que dans chaque camp tous pensaient de façon identique ? C’est un raccourci dont je te laisse la paternité. Et la généralisation, est pour moi une forme de racisme. Il y eut des nationalistes éclairés et il y a des islamistes modérés (et nombre d’entre eux ont aussi été étranglés, égorgés ou étêtés). Mais il faut avouer que les ressemblances sont trop nombreuses, avec une même conséquence, l’exil, pour ne pas au moins réfléchir à la question. Et j’aurais quand même préféré que ce soit ces similitudes qui provoquent chez toi « un malaise », et non mon film ! Venons-en à ta dernière grosse objection : « Tu n’offres aucune grille de lecture à l’irruption de la violence ».
Je pourrais te répondre tout simplement que le cinéma que je pratique n’offre jamais aucune « grille de lecture », car il est destiné à un spectateur supposé exercer son libre jugement et capable de se construire sa propre opinion, mais je n’esquiverai pas, car effectivement je pense que c’est précisément cette question de la violence qui donne à ce film de mémoire, son actualité (malheureusement) et son universalité. L’idée que tu donnes comme une évidence - la lutte armée s’impose quand tous les moyens pacifiques ont été épuisés - n’est-elle pas justement une idée à interroger ? Mise à mort d’une expérience de métissage qui généralement est plutôt source de progrès car elle induit le pluralisme et la démocratie, destruction des élites politiques et intellectuelles, militarisation et lobotomisation de la société, gouvernance autoritaire, incompétence des gestionnaires d’Etat n’ayant à répondre qu’à leurs supérieurs, corruption généralisée, absence d’esprit citoyen, désespérance de la jeunesse, mise au pas de la recherche, fuite des cerveaux, taux d’analphabétisme toujours très important, indigence des infrastructures et de la production culturelles, une indépendance formelle ayant accru la dépendance réelle et le retard de développement, et au final un pays qui ne produit presque rien mais consomme presque tout, (luxe rendu possible par une nature généreuse mais pas inépuisable), ce triste bilan ne devrait-il pas nous pousser – surtout nous, qui en avons été les partisans - à nous interroger sur la légitimité elle-même de la violence pour changer le cours injuste des choses de l’Histoire ? Et puis enfin - et ce n’est pas la moindre des objections, par ces temps de violence généralisée ! - la première obligation de ceux qui se donnent le projet de libérer, de sauver la vie, n’est-elle pas de commencer par la préserver ? Dans une humanité différenciée par des milliers de langues, religions, mystiques, idéologies, philosophies, visions, dont toutes se croient, se disent « justes » et « vraies », le seul dénominateur commun n’est-il pas justement l’être humain lui-même, la première chose à respecter, la femme, l’homme, l’enfant et le vieillard ? Que penser alors d’une éthique de la violence dont le but ne peut-être que la destruction de cette humanité-là, en la personne du tué mais aussi du tueur ? Se poser toutes ces questions serait donc, d’après toi, manquer d’amour pour son pays ? Eh bien vois-tu, j’ai le point de vue exactement inverse. En conclusion, je te le disais au début, je viens d’achever une tournée dans le Sud de la France, et tu pourras voir ça sur notre site, dans quelques temps. Mais en attendant, puisque tu t’inquiètes que « des assistances d’extrême-droite ait pu applaudir (mon film) », laisses-moi très vite te rassurer, bien qu’évidemment, les salles françaises n’étant pas encore équipées en détecteurs d’idées, on n’est jamais invulnérable. Et quand une spectatrice se lève pour crier : « Dites à Aziz qu’on l’aime ! », ou quand une autre, Algéroise, vient me voir à la fin, pleurant en évoquant la scène d’Aziz ne trouvant que « 3 cailloux » en lieu et place de la sépulture de l’oncle-héros, et qu’à ses côtés, une Oranaise pleure, aussi parce que cette scène lui rappelle son père disparu le 5 Juillet 62, j’y ai vu, moi, le signe que ce film pouvait réussir là où les discours politiques avaient jusque-là échoué. M’étant convaincu, entre le tournage et l’accueil du film, qu’il n’y a de guerres de mémoire qu’entre les Etats et les partis, mais pas entre les simples gens, puisse-t-il contribuer à réconcilier les frères hier pris en otage par les conséquences des visions coloniales et nationalistes, et donner à leurs enfants et petits-enfants l’espoir de nouveaux horizons, de nouvelles raisons d’espérer en notre humanité ! PS.
A question indiscrète, autre question indiscrète : Peux-tu m’expliquer comment, pour fuir son pays, un anti-islamiste à l’étoffe nationaliste aussi épaisse peut choisir… le pays d’un aussi impitoyable ex-colonisateur ? N’as-tu pas craint faire retourner dans leurs tombes ces résistants de la première heure qui venaient justement de ta région, Mascara ? Ca doit être dur à vivre non ? |
Lettre ouverte de Brahim Senouci à Jean-Pierre Lledo
par Brahim Senouci
Mon cher Jean-Pierre, Ce mardi 11 mars, j’ai enfin pu assister à la projection de ton dernier film « Algérie, histoires à ne pas dire », au cinéma Reflets Médicis, à Paris. Un débat devait suivre la projection, en ta présence et celle de Jacques Leyris, fils de Raymond Leyris, musicien juif constantinois assassiné en juin 1961. Les courriers que j’avais reçus annonçaient la participation d’Enrico Macias, finalement absent. Je ne suis pas venu avec un regard complètement neuf. En effet, ce film a suscité des débats très chauds en Algérie. Ces débats ont très largement dépassé l’opposition convenue, attendue, entre les tenants du pouvoir, gardiens d’une version « officielle » de l’Histoire, et l’intellectuel, l’artiste, qui en présente une vision beaucoup plus dérangeante. De ce point de vue, j’aurais naturellement tendance à me ranger dans le camp du second. Bref, je me sentais troublé d’aller voir un film sur lequel j’avais lu bien trop de choses. En fait, je comptais sur le débat qui devait suivre la projection pour m’éclairer. J’ai jeté un coup d’œil dans la salle avant de m’installer. Très peu de visages basanés dans le public, probablement constitué en majorité de Français désireux d’en savoir plus sur l’Algérie. Mon inquiétude s’est ravivée. La présentation qui va être faite va-t-elle les éclairer ? Plus de deux heures plus tard, les lampions se rallument dans la salle et les applaudissements fusent. Je ne me joins pas à l’ovation. Je baigne dans un océan de tristesse et de malaise. Je quitte le cinéma, sans attendre le débat. Qu’aurais-je pu dire en quelques minutes qui aurait pu amener cet auditoire à modérer son enthousiasme ? Bien sûr, je me reconnais dans les personnages de Kheireddine, de Aziz et Katiba. Ils tiennent somme toute les propos que tiennent tous les Algériens. D’où vient le trouble alors ? Il y a d’abord la référence, plusieurs fois reprise, à une "communauté fraternelle", une sorte de paradis perdu, où musulmans, juifs et chrétiens vivaient ensemble dans une joyeuse insouciance. Cette communauté n’a jamais existé. La ségrégation entre juifs, chrétiens d’une part, musulmans d’autre part a été la règle d’airain de l’administration coloniale. Quelques chiffres pour démonter cette assertion dont j’aimerais croire qu’elle n’est que naïve : En 1954, près de 90 % des musulmans sont analphabètes ; ils ont 25 ans de moins d’espérance de vie que les autres communautés. Tous les documents de l’époque s’accordent pour souligner leur immense misère. C’est cette société, abrutie par 132 ans de colonisation, de massacres et d’humiliation, que tu accuses d’avoir poussé pieds-noirs et juifs à l’exode... Tu as parfaitement le droit de pointer les souffrances, bien réelles, des pieds-noirs et des juifs et la douleur de leur exil. Tu as le droit de mettre en lumière les exactions dont ils ont été l’objet. Cependant, en te limitant exclusivement à cela et en ignorant l’immensité de la tragédie vécue depuis plus d’un siècle par la population musulmane, tu n’offres aucune grille de lecture à l’irruption de la violence. Tu condamnes cette violence dont tu estimes qu’elle était moralement injustifiée. Il aurait fallu, pour être tout à fait en règle avec le devoir de vérité, dire que, pendant des décennies, les musulmans, avec notamment Ferhat Abbas, se sont battus avec les armes de la politique et du droit pour accéder à... la citoyenneté française ! On leur a répondu par le code de l’Indigénat puis par l’octroi d’une citoyenneté de seconde zone qui s’est traduite par l’introduction des deux collèges électoraux, par lesquels la voix d’un musulman valait le dixième de celle d’un non musulman. Il aurait fallu dire que c’est parce que les voies pacifiques se sont toutes heurtées au mépris des autorités coloniales que le recours à la violence a été décidé, recours auquel même le sage et paisible Ferhat Abbas a fini par se rallier. Et puis, comment diable as-tu pu, après avoir raconté l’assassinat des dizaines d’Européens à Skikda le 20 août 1955, faire silence sur les 12 000 morts musulmans de la terrible répression conduite par Aussaresses ? Une autre source de malaise est la suggestion forte d’un lien entre l’Armée de Libération nationale et le terrorisme intégriste qui a sévi en Algérie durant la décennie noire. Voilà un procédé extrêmement contestable, voire haïssable dès lors qu’il établit implicitement la violence comme une sorte de caractère sui generis de l’Algérie. Tu rappelles, à juste titre, que 17 religieux chrétiens ont été assassinés par les terroristes islamistes. Pourquoi n’as-tu pas pris la peine d’ajouter que plusieurs dizaines de milliers d’Algériens musulmans ont subi le même sort ? As-tu conscience que l’honnête spectateur qui ignore ce "détail" peut penser que, somme toute, massacrer des chrétiens ou des juifs fait partie des loisirs favoris de ces musulmans barbares ? Un grand sujet d’étonnement est la quasi absence de référence à la colonisation. Je sais, elle est évoquée, mais si rapidement que cela ressemble presque à l’acquittement d’une obligation qu’à une réelle volonté d’éclaircissement. Il n’y a pas un mot sur les massacres, les enfumades, les emmurements, pas un mot sur les millions de morts qui ont rythmé les 132 ans d’asservissement, d’acculturation, de destruction du peuple algérien. Comme rien, ou presque, n’est dit sur cette violence originelle, la violence des maquisards apparaît comme un déferlement sauvage, sans cause précise, une violence qui n’aurait bientôt pas d’autre finalité qu’elle-même. Non seulement tu ne manifestes pas de compassion pour les souffrances de ton peuple, mais encore tu le mets en accusation pour son refus supposé de l’Autre, du juif, du chrétien. Et que dire de l’absence extrêmement curieuse de référence à l’OAS ? Ainsi, cette organisation n’aurait eu aucun rôle dans le départ des non musulmans ? Ce serait l’assassinat de Raymond Leyris qui aurait précipité le départ des juifs, le massacre des colons de Skikda qui aurait conduit à l’exode des pieds-noirs ? Fais-tu bon marché du refus, largement répandu dans les communautés non musulmanes, d’abdiquer la position dominante et les privilèges exorbitants dont ils jouissaient dans l’Algérie coloniale ? Crois-tu que ces communautés envisageaient d’un coeur léger un avenir où leurs enfants côtoieraient les Arabes dans les mêmes écoles, où ils n’auraient plus la faculté de "griller" les queues, un avenir où l’Arabe cesserait d’être un élément du décor mais un citoyen et un égal ? Si cela avait été le cas, auraient-ils cédé aux sirènes de l’OAS et au slogan "La valise ou le cercueil" ? C’est bien l’OAS qui a préparé l’épuration ethnique du pays ! Dernière chose. A la fin de la séquence sur Skikda, Aziz se lance dans une diatribe contre l’Algérie, l’indépendance, le 5 juillet... Tous les Algériens, et l’Algérien que tu es le sait parfaitement, insultent au moins une fois par jour leur pays. Du moins, ils font mine de l’insulter. C’est ainsi qu’ils expriment tout à la fois l’amour de leur terre et leur frustration de constater que l’état de leur pays n’est pas à la hauteur de leurs rêves. Il est courant d’entendre, dans des groupes de discussion, une sorte de concours sur le thème "qui dira le plus de mal de l’Algérie". Il ne viendrait pourtant à l’idée de personne de prendre l’interlocuteur au mot, ni de croire vraiment que ce qu’il exprime est sincère. A titre d’exemple, les spectacles de Fellag, extrêmement corrosifs, sont compris par son public comme une manifestation d’amour pour l’Algérie, et l’humour qu’il manie est celui de l’écorché vif qui partage l’univers de ceux qu’il moque. Ce n’est pas le cas de ton film, Jean-Pierre. Seuls, les Algériens musulmans, extrêmement rares, qui ont approché les non musulmans, qui savent chanter en espagnol, qui dansent le boléro, t’intéressent. Les autres, les paysans sans terre des mechtas brûlées, les femmes de ménage d’Alger, tous ceux qui font tache dans l’univers judéo-chrétien, sont invisibles, pas regardables, rayés d’un revers de caméra. Plus grave, les spectateurs non avertis de ce caractère des Algériens pourraient prendre au pied de la lettre la sortie d’Aziz. Ils pourraient croire, ils croiront sûrement que celui-ci regrette vraiment la fin d’un système qui a assassiné 23 membres de sa famille. Ils seraient d’autant plus fondés à le faire que cette diatribe clôt l’intervention d’Aziz, comme si elle en était la conclusion logique. Cher Jean-Pierre, il y a quelque chose de malsain dans l’air du temps. Ce quelque chose s’est traduit par le débat en France sur les « bienfaits de la colonisation », par la sortie d’ouvrages, y compris d’auteurs algériens, qui tendent à remettre en cause le principe même de la décolonisation. Pour être honnête, ce débat court en Algérie même. Dans ce dernier cas, la situation dans le pays, la désespérance de la jeunesse, mais aussi l’acculturation née de la période coloniale expliquent comment une frange déclassée de notre peuple rejette l’idée même de sa propre liberté. Les intellectuels ne doivent pas céder à cette facilité. Ils ne doivent pas se contenter de traduire les tendances morbides de leur société mais l’éclairer pour qu’elle fasse taire ces pulsions et renouer avec l’estime d’elle-même. Il y a fort à craindre que ton œuvre, sans intention maligne, procède du maintien et de l’approfondissement de la haine de soi des Algériens. Elle risque d’avoir un autre effet, celui de rassurer la population franco-française sur le bien-fondé de la colonisation. Question : As-tu envisagé, Jean-Pierre, que ton film soit projeté et applaudi par des assistances d’extrême droite qui y verront la confirmation de leurs fantasmes ? Paris le 13 mars 2008 |